![]() Hervé Paraponaris, Poulpe
Hervé Paraponaris, Appropriation, métamorphose et redistribution
Au début des années 1990, un an après sa sortie des Beaux-Arts de Marseille, Hervé Paraponaris combine dans une série de dessins à la rouille son goût des rebuts, son besoin de recyclage, son amour de la matière, son exigence de gratuité, son patrimoine génétique méditerranéen, son hérédité industrielle et sa fascination empathique pour le poulpe (Poulpes - Le poulpe et sa maison, 1990-92). « Le poulpe est si bien adapté à son environnement qu’on a presque du mal à l’en distinguer ; il s’y fond – en particulier dans son mode de locomotion : il se déplace en aspirant son environnement et en le recrachant. » Organisme hautement intégré à son milieu, Paraponaris lui aussi est une fonction aspirante et recrachante, dont le résultat net est double : d’une part, la métamorphose opérée dans le processus ; et d’autre part, le mouvement engendré par cette métamorphose, qui permet à l’artiste de se propulser. A la fin des années 1980, dans sa quatrième année d’école, Hervé Paraponaris a réuni le génie bâtisseur de son père, chef d’équipe dans la construction navale, et la méticulosité de sa mère, couturière, dans la construction d’un roller-coaster en allumettes sur l’espace horizontal d’une statue préalablement renversée et mise à terre. Il a mis le feu aux allumettes, photographié l’événement à sa seule lueur, et reconstruit le roller-coaster sur les traces de cet incendie. Paraponaris parle de cette pièce comme du portrait de son père, mort brûlé dans un accident du travail. Par la réappropriation, le détournement et l’incendie de la copie en plâtre d’une statue représentant un roi de l’Ancien Testament, le fils reproduit le père. (Looping, 1988).
Paraponaris partage avec de vieilles théories de l’art, comme celle de Kant, l’idée que créer, c’est relayer un processus universel, partout à l’œuvre – la création n’est pas un acte solitaire transcendant le monde, mais la participation à une mue incessante. Plus précisément, cet acte se divise selon lui en trois temps : « appropriation, métamorphose et redistribution ». Décomposition toute personnelle du processus de création, qui présente pourtant une parenté troublante avec le mouvement même de la vie animale, qui consiste en effet à attraper, à ingérer et à rejeter. Au passage, une partie de la matière du monde qui nous entoure a été transformée en nous-mêmes ; une autre a été rendue au monde. Un squelette en position fœtale, tenant un revolver entre les dents, un collier de perles autour du cou, une boule à facettes surplombée d’une bougie, Son « Autoretrato al revolver » (2004-2005) est bien plus tardif que le portrait du père. Et si tout le monde est mort ici – l’artiste est un squelette, le père, un gisant – il faut peut-être y voir, comme chez Camus, le revers d’un inextinguible et voluptueux désir de vivre. Si on ne parvient pas à lire, à travers l’œuvre volontiers conceptuelle, et toujours fignolée, de Paraponaris, une sensualité puissante, une sensibilité de jeune fille, et un ancrage enragé dans le monde physique, on aura peut-être manqué l’essentiel. Cette œuvre est fondamentalement charnelle ; entrons-y avec la volupté qui convient. Il reprend à son compte ces mots de Paul Thek : « À ce moment-là, il y avait une telle tendance en faveur du minimal, du non-émotionnel, que je voulais dire de nouveau quelque chose à propos de l'émotion, à propos de la face horrible des choses. Je voulais ramener les caractéristiques crues de la chair humaine dans l'art. »
L’œuvre ne vient pas donner sens à ce monde – c’est le monde qui irrigue l’œuvre. Et la condition d’individu est fragile, plus ténue et moins réelle peut-être que cette puissance vivante qui, de génération en génération, reproduit et métamorphose. La vie elle-même passe son temps à récupérer, transformer et redistribuer. Ainsi Hervé crée-t-il à travers Hugo Paraponaris, en reproduisant les dessins de rêves et de cauchemars qu’il découvre dans le carnet de son jeune fils. C’est parce que la vie génère sans cesse qu’elle peut parfois dégénérer. Dans un de ses dessins de rêves, Hugo représente son père en « conducteur de monstres » (The Rider, 2003), sa mère en mante religieuse (The Prayer, 2003), la maison familiale en tour de babel (Tower & Buildings, 2003-04). Louise, sa fille, retranscrit à l’encre métallique, dans son projet « Louiseville », les plans d’une ville sur des essuie-tout. (Plateforme, 2006-08). Cette ville et ce projet donneront lieu à M.U. (Mediterranean Underseas, Projet d’un métro subaquatique reliant les pays de la Méditerranée). Rêves, cauchemars, reproductions, métamorphoses. Il s’agit de prendre au sérieux cette analogie, qui ne consiste pas à dire que Paraponaris est un poulpe, mais qu’à certains égards, son comportement dans la vie, sa gestion de l’existence, la façon qu’il a de participer à la création qui est partout à l’œuvre permet de reconsidérer le génie du poulpe, qui est l’une des expressions du génie de la vie animale – de la beauté troublante, profonde, inquiétante, palpitante, angoissante, de ce monde qui, pour le meilleur et pour le pire, est vivant.
La reproduction est à entendre dans ce contexte. Aussi bien la question de la reproduction anime-t-elle la dramaturgie de la vie biologique depuis plus longtemps que les débats de l’histoire de l’art. Reproduction, copie, double, duplicata, contrefaçon, remplacement, vol, disparition, métamorphose : c’est ici que s’inscrivent et prennent sens les objets volés de Paraponaris (Tout ce que je vous ai volé - 1993-96). Parce que créer, pour nous autres hommes, c’est toujours refaire, il existe mille façons de s’approprier le matériau de départ ; mille façons de le métamorphoser ; mille façons de le redistribuer. Demeurer sagement dans la chaîne du commerce légal, réglé par l’achat et la vente, est inhabituel pour un enfant né dans les quartiers populaires de Marseille – et carrément aberrant pour un poulpe. Les phrases de la police qui se substituent aux objets volés au moment de leur saisie au (MAC, galeries contemporaines des Musées de Marseille) mesurent la différence nette qui existe entre l’espace naturel et l’espace légal (Further Replica, 1996). Si Paraponaris a à ce point investi l’espace public – en y inventoriant par réflexe les objets qui y sont laissés, en s’y servant si besoin, en achetant les droits de reproduction de la maison-caddie d’un clochard du centre-ville de Marseille (Une maison pour ma tête, 1993), en y construisant des skate-parks qui sont aussi des places (USSR, 2003-07), en y hissant des échafaudages (Pump up the blue, Blue house - 2007) – ce n’est pas seulement en artiste ou en aménageur. C’est surtout en sauvage : car l’espace public est à Paraponaris ce que l’eau est au poulpe : l’environnement dont il se sert pour créer et se propulser. L’espace public est donc à prendre au sens le plus littéral, et le plus universel ; espace = public. Une clef de lecture de l’ensemble du travail d’Hervé Paraponaris réside dans l’art – au sens le plus archaïque du mot – d’utiliser la contrainte. De montrer, comme dit Platon, que « le manque est ressource ». Que la contrainte est une opportunité. Dès que sa liberté d’agir est limitée, Paraponaris fait un geste qui la décuple. Les 240 euros de la commande d'une oeuvre, finalement vendue à 5 000 euros, soit 20 000 % de retour sur investissement. Le geste de l'artiste nargue l'écroulement la finance. (Ruins of mercy, 2007-08). Fougue nonchalante et économique de celui qui veut vivre et jouir avec la même ardeur qu’il veut s’économiser. Cela devient un jeu permanent avec la vie : mettre en place des fonctions qui déploient la plus grande amplitude possible entre pauvreté des moyens et richesse de l’effet. La valeur du résultat ne réside pas dans la quantité de l’effort, mais dans la pertinence du dispositif, la précision du geste. L’un des dispositifs qui est le plus exemplaire à cet égard est celui de la série « God in my studio » (2003-2006) ; ici l’infinie abondance de formes venues de la réflexion de la pure lumière touche à l’extase.
L’œuvre d’Hervé Paraponaris est l’expression, sous des formes à chaque fois radicalement différentes, de l’incessant processus d’appropriation-métamorphose-redistribution en quoi consiste le monde vivant. L’œuvre de Paraponaris nous parle de la nature – non pas de la représentation, ridicule et amoindrie, que s’en donnent les scientifiques, mais celle qui naît, qui meurt, qui souffre, qui mange, qui est mangée, qui reproduit, recopie, transforme. On voudrait que ces courtes notes soient aux actes de Paraponaris ce que sont à la Maison bleue les échafaudages qui l’entourent, ce que sont les papiers carbones au moyen desquels il contrefait les Rolex (Controfacto - 2005). Qu’en redoublant ces actes, ces notes puissent leur faire une nouvelle peau provisoire, qui soit l’occasion d’une mue prochaine ; qu’elles les métamorphosent en prolongeant cette constante de Paraponaris : reproduire, dans tous les sens du terme, c’est-à-dire perpétuer un acte permanent qui, au point d’intersection de la jouissance et de la vérité, est la vie de la vie.
Article de Baptiste Lanaspeze . |
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