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ENTRETIEN AVEC ROBERT BARBAULT, écologue

Série mensuelle Jardins français
# 1 : Museum d'histoire naturelle
Conseil scientifique Catherine et Raphaël Larrère

 

Robert Barbault, écologue spécialisé en biologie des populations, est aussi un représentant de l’écologie et des enjeux de la biodiversité auprès du monde social et politique. Ses nombreuses fonctions et ses ouvrages variés témoignent d’une vie professionnelle largement tournée vers le monde scientifique.
Il revient ici sur son parcours et sur la vision de cette singulière discipline qu’est l’écologie, indissociablement science et enjeu de société.

Professeur à l’Université Paris VI, il dirige le département « Ecologie et Gestion de la Biodiversité » du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN) de Paris.
Il est également vice-président du Conseil Scientifique du Patrimoine Naturel et de la Biodiversité et Président du comité Français du programme Man and Biosphère (MAB) ou l’Homme et la Biosphère de l’UNESCO, et il préside le conseil scientifique du Cemagref après avoir été Directeur scientifique adjoint du Département des Sciences de la Vie du CNRS.
Il est entre autres l’auteur de « Des Baleines, des bactéries et des hommes (Odile Jacob, 1994) et « Un éléphant dans le jeu de quilles : L’homme et la biodiversité (Seuil, 2006, prix de la fondation Veolia Environnement), mais également de rapports stratégiques comme « Que décider ? Comment ? Vers une stratégie nationale de recherche sur la biodiversité pour un développement durable (avec Bernard Chevassus-au-Louis et Patrick Blandin).


« L’écologie :
une science d’action »

 

Le retour du refoulé

Le monde intellectuel français est, sinon anti-écologiste du moins peu sensible aux choses de la nature. Cet anti-naturalisme est une particularité française très forte. Quand j’ai rencontré la philosophe Catherine Larrère li y a une dizaine d’année,  et découvert ses ouvrages, j’ai compris des choses que j’avais jusque là sous-estimées, et en particulier ceci : l’écologie, contrairement aux sciences de l’univers ou à l’histoire naturelle, n’est pas une science de la seule nature, mais une science de l’homme et de la nature.

« L’anti-naturalisme
est une particularité
française très forte. »

Dans son développement historique, il est évident que l’écologie, apparue à la fin du 19e siècle est une réponse à la Révolution industrielle et aux inquiétudes qu’elle a entraînées. Et j’entends là quelque chose qui va bien au-delà de problèmes purement techniques : il s’agit de la société dans son ensemble. Dans l’évolution de la culture et de la société moderne, depuis disons deux siècles, il y a eu refoulement de la nature et de nos racines animales. Aujourd’hui, ça ressurgit partout ! C’est ainsi qu’il faut comprendre le succès de la « Biodiversité » : c’est le retour du refoulé !

Si, en tant que scientifique, on ne s’ouvre pas aux approches de philosophie et d’histoire des idées, on reste dans une conception réductrice de l’écologie et on n’en perçoit pas la pleine cohérence.

 

Pour une science tournée vers la société

La science a toujours tendance à vouloir garder ses distances avec tout ce qui n’est pas scientifique. Il y a cette idée, très discutable, que pour rester scientifique, une science ne doit pas commettre avec un quelconque engagement. Je ne remets évidement pas en cause la nécessité de l’objectivité de la méthode scientifique, mais ça n’exclut pas de savoir ce qu’on fait et pourquoi on le fait. Il y a dans l’exigence absolue de « l’objectivité scientifique » quelque chose qui relève de la naïveté.

Même aux Etats-Unis, la composante « protection de la nature » ne s’est imposée en écologie que tardivement. Et en France aussi, la majorité des écologues ne s’intéressent pas aux relations avec la société. C’est cette discipline particulière la « biologie de la conservation » (conservation biology) qui fait le lien entre science et militantisme.

« Les ONG ont été une force
de proposition et d’action
incomparablement plus présente,
et plus précoce, que les politiques
et les scientifiques. »

En France, le moteur des politiques de conservation réside dans les ONG (comme l’UICN, le WWF, la LPO). Appuyées sur la science (et elles savent s’y référer, faire de la bibliographie !), elles ont été une force de proposition et d’action incomparablement plus présente et précoce que les politiques et les scientifiques. C’est par exemple à elles que l’on doit la première loi sur la protection de la nature dans notre pays (en 1976).

 

De l’Afrique à Rio

J’étais au départ plutôt attiré par l’éthologie, mais une opportunité intéressante s’est présentée à moi pour ma thèse : le professeur Maxime Lamotte cherchait des gens pour sa station d’écologie en Afrique. C’est ainsi que je me suis retrouvé à y étudier la dynamique de populations des batraciens à Lamto au cœur de la côte d’Ivoire. Et ça, il faut l’expliquer aux Africains avec qui vous vivez et travaillez : pourquoi ? à quoi ça sert ?

J’ai ensuite pris assez vite un virage vers l’interface science/société, en acceptant la proposition qui m’était faite de rentrer dans le secteur d’évaluation auprès de la direction des sciences de la vie du CNRS. Ce relatif éloignement de la science « pure » a été en même temps un rapprochement avec la dimension sociale de l’écologie.

J’ai assisté à des choses intéressantes, et rencontrés des gens impressionnants, à une période charnière dans l’histoire de la diffusion des idées de l’écologie. En amont du sommet de la Terre à Rio en 1992, il y a quelqu’un qui s’appelle Francesco Di Castri (président de l’Union internationale des sciences biologiques, dont j’étais alors le président du comité français). C’est grâce à des gens comme lui que j’ai compris l’intérêt du concept d’Edward Wilson de « Biodiversité ».

« La notion de  biodiversité
a été un moyen extraordinairement
efficace de revisiter l’écologie. »

La biodiversité, ce n’est pas simplement la diversité du vivant (ça, ce n’est nouveau pour personne). La biodiversité, ça nous parle de nous, ça nous parle de l’homme : et plus précisément de notre rôle (destructeur ou protecteur) au sein d’une diversité dont nous faisons partie. La biodiversité a été une façon extraordinairement efficace de revisiter l’écologie.

La biodiversité, c’est le tissu vivant de la planète, le vivant non pas seulement en tant qu’il est varié, mais en tant qu’il forme un enchevêtrement complexe, un tout en interaction où tout est lié à tout. Avec la biodiversité, on n’est pas seulement dans une logique d’inventaire, on est aussi dans une logique de structure. Et dans ce tissu du vivant l’homme, tout en faisant intégralement partie du processus, mène en même temps une action destructive.

 

Une science perturbatrice

L’écologie est une drôle de science : elle pousse à un renouvellement de nombreux autres secteurs de la science. Maintenant que la « biodiversité » a connu le succès que l’on sait, il est temps de restaurer l’écologie dans sa dignité. Tout part quand même de là ! Il faut « désincarcérer » le mot écologie, qui demeure confiné dans une marge, alors même que c’est la matrice de tout le reste – biodiversité, environnementalisme, éthique environnementale, développement durable, etc. Il ne faut surtout pas perdre de vue la nécessité d’un cadre général structurant.

Même si l’écologie est multiple, dans le sens où elle peut se décliner dans les différentes sciences liées au vivant (botanique, zoologie, etc.), elle demeure une science, et ce serait une grave illusion de croire qu’on a pas besoin de définir convenablement cette unité. Au delà même de l’aspect purement scientifique, on a besoin d’un cadre général qui définisse l’écologie dans son ensemble, y compris dans ses aspects historiques, sociétaux et éthiques.

« L’écologie est une science une,
et ce serait une grave illusion
de croire qu’on n’a pas besoin
de définir convenablement
cette unité. »

D’un point de vue des rapports de pouvoir au sein de la cité des sciences, l’écologie est évidement un élément perturbateur. En se donnant comme objet les interactions, non seulement dans l’espace, mais également le temps, l’écologie a en effet tendance, de fait à critiquer des approches trop linéaires, trop spécialisées. Elle a nécessairement tendance à porter un regard très critique sur toutes les visions du monde spécialisées, qui insistent sur le fait d’isoler leur objet.

De ce point de vue, on pourrait penser qu’il devrait y avoir une connivence naturelle entre écologie et science humaines. Mais malgré de nombreux croisement réussis, ce n’est pas tout du le cas, à la fois parce que les écologues pratiquent en général un naturalisme trop naïf, et parce que les sociologues sont traditionnellement méfiants à l’égard de tout naturalisme perçu comme hostile aux humains

Il faut comprendre la spécificité de l’écologie, en particulier sous sa forme de biologie de la conservation : c’est une science de crise, une « science d’action ». Paradoxalement le dialogue est souvent plus facile avec les physiciens qu’avec beaucoup de biologistes. Avec les physiciens, il faut argumenter, mais on finit en général par les convaincre. C’est parfois impossible avec les biologistes, qui refusent de sortir de la vision physico-chimiste du vivant.

Au sein des sciences de la nature, il est très difficile de déterminer où il faut mettre l’écologie. Comment la situer par rapport aux géosciences, à la climatologie, à la botanique, à la zoologie ? En fait, elle est à l’interface des sciences de la vie et des sciences de la planète.

 

L’écologie vue du dehors

Mais de façon générale l’alliance est tout de même paradoxalement plus facile avec les sciences de l’homme qu’avec la biochimie par exemple.

Dans cette question de la place de l’écologie au sein des autres sciences de la nature, il faut ajouter que même si les effectifs français d’écologues ont beaucoup augmenté (on est passé de 200 à 300 chercheurs dans les années 1970 à plusieurs milliers aujourd’hui), on reste quand même dans des chiffres qui sont absolument dérisoires par rapport à la biologie moléculaire et cellulaire.

Lorsqu’il faut convaincre un financeur, public ou privé, l’écologue est dans une situation beaucoup plus difficile que le biochimiste : nous, nous sommes obligés de passer notre temps à expliquer que ce que nous faisons, c’est complexe. Le Généticien, le biochimiste lui, travaille sur des objets plus réduits, plus isolés et plus partiels, qui permettent de développer un discours beaucoup plus simple et percutant en termes de projets de recherche et de résultats. Or la science n’échappe pas plus que les autres activités humaines à la compétition. Pas facile de gagner dans ces conditions.

« Lorsqu’il faut convaincre
un financeur, l’écologue est
dans une situation beaucoup
plus difficile que le biochimiste. »

Le fait que mes activités de scientifique se soient orientées vers la prise en compte des relations avec la société civile m’a permis d’élargir considérablement mon spectre. Non seulement j’ai acquis une vision moins exclusivement naturaliste de l’écologie, mais j’ai découvert, au sein même ou autour de cette science, tout un tas de disciplines passionnantes. Il faut lire des choses dans le domaine de l’écologie parasitaire ! Quelqu’un comme Ramade, en France, a été un très grand précurseur en écotoxicologie.

 

La vie engendre la vie

Si la France n’a pas joué un rôle fondamental dans l’histoire de l’écologie scientifique, c’est pour tout un tas de raisons. Au 19e siècle, il y a eu bien sûr Darwin, qui a remporté la mise contre Lamarck, mais plus récemment un autre événement important a joué, par la force des choses, contre l’écologie. Dans les années 1960, ça été un coup de force de De Gaulle de réussir à imposer à la biologie moléculaire contre les mandarins naturalistes qui régnaient alors en maîtres incontestés. Des gens comme Jacob, Jacques Monod, ont remporté la bataille contre leurs aînés. Et évidement, à la génération suivantes, les nouveaux mandarins, furent biologistes moléculaires.

« L’écologie est,
dans les sciences naturelles,
le lieu où on a affaire
à la plus grande complexité. »

L’écologie est dans les sciences naturelles le lieu (avec l’évolution) où on a affaire à la plus grande complexité. Quand on se donne comme unité de base non pas une cellule, un gène, ni même un organe, mais quelque chose comme une mésange charbonnière, on situe d’emblée dans l’hyper complexe. D’autant qu’il ne s’agit pas pour l’écologie de s’en tenir là, puisque le but c’est de comprendre le fonctionnement d’une population d’individus, d’une communauté de nombreuses espèces, mais d’appréhender la dynamique des interactions qui créent la diversité. La diversité, c’est la seule stratégie viable dans un monde qui est soumis au changement permanent. Lorsque le Yi Qing, vieux livre des anciens chinois dit « la vie qui engendre la vie : c’est cela, le changement », pour moi on est là au cœur de quelque chose de fondamental.

 

 

Entretien réalisé par Wildproject en 2008
pour la série JARDINS FRANÇAIS # 1
Museum d’histoire naturelle
Lire également l’entretien avec
Patrick Blandin
, écologue



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