wildproject
dossiersportraitsbibliothèquegalerie

mud office

mud office

'Mud in your eye, Mud in your garden', installation du Mud Office
à la galerie HO de la librairie Histoire de l'Oeil, Marseille, 2008

 

 

MUD IN MY EYE
Par Wildproject

Au beau milieu de la galerie, un amoncellement de boue humide trône sur le sol blanc impeccable. Cette boue n’est pas arrivée là par accident: le dispositif qui l’y a amenée est demeuré en place, et semble avoir bénéficié d’au moins autant de soin que la boue elle-même: des gouttières qui traversent la galerie et sortent dans l’arrière-cour, où elles remontent jusqu’à une sorte de laboratoire fantasque, encombré de planches et de lattes, au premier étage d’une construction cabanonnière échevelée et ironique, assez représentative de l’urbanisme marseillais.

Cette installation du Mud Office a au moins un point commun avec le travail de Wild Project: elle replace la nature au centre de la culture – et pas n’importe quelle nature. Elle nous montre une nature qui ne correspond pas au concept étriqué – vert, propre, irrémédiablement « menacée et protégée » – qu’en a ce groupe ethnique, très circonscrit dans l’espace et dans le temps, bien que dominant le monde depuis trois ou quatre siècles : l’Occident moderne.

La boue, c’est la nature telle que nous ne l’attendons pas, et telle pourtant qu’elle est. Ni verte, ni propre, ni menacée, ni protégée – mais le sol même de nos vies. Le sol de nos vies, et pas seulement de nos vies organiques : nos vies sociales, politiques, économiques.

Devant ce morceau de nature qui n’est ni liquide ni solide, les présupposés qui fondent les derniers siècles de notre civilisation se mettent à chanceler. Pas étonnant que parmi nos philosophes, certains des plus remontés contre notre condition naturelle aient pris la boue en horreur. Le plus physiophobe de tous, Jean-Paul Sartre, nous a laissé de belles pages sur « le pâteux » – cette chose insaisissable qui remplit d’un effroi fasciné le penseur de la liberté comme conscience vide.

Et pourtant – il aurait suffi de laisser notre conscience s’empâter, se gonfler de l’épaisseur engluante du monde pour que cette « extase morbide » soit soudain vécue comme une ultime libération. La boue comme le symbole d’une condition naturelle qui cesse d’être une disgrâce pour peu que nous acceptions de nous y abandonner sans réserves.

 

 

 mud office

 

ENTRETIEN AVEC CHARLIE JEFFERY

 

Que faites-vous à Paris ?

Je suis britannique, et ma collaboration avec Dan est britannique, mais j’habite à Paris depuis 10 ans. Je suis arrivé en France juste après avoir fini mon école. Je suis venu pour une fille, mais d’un point de vue économique, Paris est mieux que Londres. Ceci dit, la densité de ce qui se passe à Londres en art contemporain est beaucoup plus importante.

 

Êtes-vous un artiste français ?

Non ! Ma façon de faire est trop distincte de la scène française. Ma relation avec la matière et la saleté me semble très britannique. A Londres, les gens osent des choses – moi-même, je trouve que je n’ose pas assez. En France, on fignole le produit. Les choses sont plus cadrées, plus propres. Il faut que ça colle avec la théorie. C’est parfois un peu trop sage pour moi.

 

Fonctionnez-vous avec des subventions ?

Au Royaume-Uni, le ministère de la culture est très récent. L’idée de soutenir la culture est excellente – et en même temps ça peut devenir étouffant. Et les gens deviennent dépendants d’une certaine façon. Au début des années 1990, il y a eu une explosion de jeunes artistes britanniques – comme s’ils avaient appris toutes les leçons de Thatcher. Ils se sont comportés comme des entrepreneurs. Ils ont mis des choses sur le marché, et ils ont exploité. Jeff Koons, Damien Hirst sont de bons exemples.

Ce fut comme une renaissance après des décennies de manque pour les artistes. Tout ce qui avait été construit après le Seconde Guerre mondiale avait été détruit. Mais c’est ce manque de moyens qui a contribué à faire naître l’envie, plus forte que tout. Une vraie soif de création. L’ironie est que le succès qui a accompagné ça devienne finalement lié à quelque chose de commercial. Ceci dit, ça a toujours été comme ça : les conceptualistes des années 1960 sont les institutionnels d’aujourd’hui.

 

Le Mud Office est-il une institution ?

La position qu’on a prise n’est pas extrêmement claire. On n’essaie pas de faire la révolution, de changer le monde (de l’art). Face à la crise écologique non plus, on ne se pose pas du tout comme des solutions, ni comme des activistes. On est dans un détachement actif, ou dans une observation engagée.

 


Le premier Jet de Boue, réalisé par Charlie Jeffery.
Artist house opening, Leeds, UK, 2004.

 

Comment êtes-vous tombé dans la boue ?

Ma première pièce sur la boue date de 2004 (chez Artist House, à Leeds en Angleterre). C’était un seau, et un peu de boue jetée dans le coin d’un mur. Ce qui m’intéressait, c’était quelque chose sur la matière dévalorisée, qui est en même temps une forme brute de réalité. Et il y avait l’idée de créer une œuvre en un seul geste. C’était une sorte de clin d’œil sale au minimalisme. Je n’aimais pas l’idée d’un art qui a un objet, un contenu. Ca va peut-être devenir obligatoire !

Jan Svankmajer (né en 1934), un artiste surréaliste tchèque, célèbre pour ses films d’animation, a prédit il y a quinze ans l’arrivée inexorable d’un "éco-fascisme" consécutif au capitalisme.

Je ne sais pas pourquoi j’ai choisi la boue. Il y a eu une autre pièce – une brique en poussière. Toujours cette idée de faire quelque chose avec rien. Le cube tient tout seul.

C’était aussi un choix économique. Après mon école, je n’avais pas de matériel – seulement de quoi faire du super-8. J’étais artiste, j’avais envie de créer. J’ai commencé avec ce qui était là. C’était aussi un pied de nez à l’ambiance luxe de l’art contemporain – et aussi à l’objet. Je ne suis pas contre, je m’inscris dans le système. Ou disons, je suis contre, mais sans but de changer les choses.

 

La rencontre avec Dan Robinson ?

On s’est rencontré en 2005, à Leeds, pendant un workshop organisé par Artist house. On faisait partie des 6 artistes invités sur le thème « Art / espace public ». Je travaillais sur quelque chose qui s’appelait Mud factory (avec 4 types de terre). C’était une sorte de service public de promotion de la boue.

 

2005
Leeds, Artist House, 2005

 

Quelle est la réalité administrative du Mud Office ?

J’ai fait une résidence à la fondation Pistoletto en 2001, et j’ai continué ensuite à travailler avec eux. Dan aussi. La fondation est organisée en "bureaux" qui concernent chaque secteur de la vie (art office, food office, economic office, work office). C’était un peu par irrévérence à l’égard de tout ça. Le côté économie des servcies, bureau d’information, a pris plus d’ampleur que la boue. A Rennes, on n’a pas utilisé de boue – mais à Marseille, ç’a été une joie de revenir  à la boue.

 

La boue, c’est de la nature ?

Notre travail est un travail sur la langage autant que sur la matière. Ce qui est fascinant avec la boue, c’est les changements d’état. Sèche, humide, molle, dure. C’est une substance qui n’est pas fixe. Je suis très sensible à la boue qu’on peut voir en ville, dans la rue. J’ai refait la pièce du seau dans une rue de Paris. J’ai passé du temps à chercher de la boue dans cette ville. J’ai plein de photos de chantiers à Paris.

Le manifeste date de 2005. On a inscrit une liste de règles dans une plaque. On utilise mud comme un verbe. Tout ça se passe en anglais. "Mud banks", c’est un peu difficile à traduire – "banques de boue", "boue les banques", "rives de boue", "boue les rives"…

Dan travaille beaucoup sur les idées d’organisation. Il a un projet de lotissement. Chacun de notre côté, on fait aussi des choses qui pourraient être dans le Mud Office. Mud : les choses deviennent floues, opaques. C’est une façon de travailler risquée, pas facile – anti-organisation, anti-logistique.

Dans le projet de l’installation qu’on a fait pour Histoire de l’œil, à Marseille, il y a beaucoup de références à l’histoire de l’art. A des gens comme Vladimir Tatline (1885-1953), le constructiviste russe. Avec lui, l’art est l’outil ultime pour façonner la société. Tatlin est un contre-modèle, mais en même temps on le cite en révérence. Juste pour dire que notre geste, il est après ça. On se situe après la modernité. Notre point de vue idéologique reste non décidé.

 


Charlie Jeffery & Dan Robinson
MUD OFFICE

 

INTERVIEW WITH CHARLIE JEFFERY

In marseilles at HO's you built a sort of mud factory in an old cabanon behing the bookstore. Could you describe the details of this installation? What was the idea? The process?

We won the Labo Ho prize to make a site specific installation at Histoire de l'œil galerie, so the first criteria for the work was already in place. 

The installation consists of four sections, starting from the back, a first floor shed that we converted into our office, a place to discuss, work things out, draw up plans, organize bureaucratic material, be at work.  

In the garden, a large tower-like structure, that supports a gutter that leads through the garden into the galerie space. The tower is the place of mud production which then travels down into the galerie via the gutter.

In the back room of the galerie, there is a chair made from extruded polystyrene an insulation material, it is a warm arm chair, another modified chair is with a polystyrene seat is in a corner, there are five images on the wall some of which have been modified, one is a collage, there is also a small piece of formica on stuck on the wall.  

The gutter enters this space and a tube descends, underneath it is a mound of dried mud. In side the book shop, there is a photo of us taken during a photo shot at a the biennal of rennes in May 2008, we are posing inside our installation there. There are two videos playing, 'Eat off a table and smash it up', and another which shows mud office at work, discussing, collaging, organising office materials, processing documents in the newly build office at galerie ho.
Lastly there is a screen showing live interior of the shed office.

 


The Sea of Ice by Caspar Fridriech

 

It this an earthy project?

It is a linguistic project, it is an earthy project, it is a material project, we avoid earth if we can.

 

Do you conceive mud as something dirty?

in general people do, it has associations that are undeniable, but we like as a substance, it is not really defined it can be made from anything it is something that changes it's nature according to humidity. we like it as a material to manipulate or as tool to manipulate other materials, it is the same as language in that sense, and to my mind language is as dirty or clean as mud is.

 

What does the mud bring us? Order or disorder?

We are methodical, we carry out processes  with images, objects, spaces, language or other materials.  Order or disorder are misleading considerations, complexity and confusion is where we are.

 

Do you consider yourselves as terrorists?

We subvert and are perverse even towards ourselves; we are not out and out aggressive. I think the video in the exhibition displays this.

 

 

http://www.mudoffice.eu/



©2008 Wildproject