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HSAENTRETIEN AVEC HICHAM-STEPHANE AFEISSA
Anthologie d'éthique environnementale: Nature, valeur, respect
Paris, Vrin, 2008

La phénoménologie husserlienne et l’éthique environnementale anglo-américaine constituent les  deux principaux champs de recherche de Hicham Stéphane Afeissa. Il est l’auteur de plusieurs articles (sur Husserl, Heidegger, Kant, Fichte, les néokantiens, Norton, Rolston), et a réalisé diverses traductions (de Husserl, Heidegger, Francione, etc.). Il a récemment publié une anthologie commentée des textes fondateurs d’éthique environnementale, parue chez Vrin en 2007, et travaille actuellement à un essai personnel sur le même sujet (Vrin, à paraître en 2009).

 

 

Comment définiriez-vous l'éthique environnementale? 
 
L’éthique environnementale est le nom d’un champ de recherche philosophique qui s’est formé à la fin des années 1970, principalement en Amérique du Nord, se donnant pour projet de déterminer les conditions sous lesquelles il est légitime d’étendre au-delà de l’humanité la communauté des êtres et des entités doués d’un statut moral, de la forme de vie animale la plus fruste à l’ensemble des écosystèmes qui composent notre environnement naturel. 

"Etendre au-delà de l’humanité
la communauté des êtres et des entités
doués d’un statut moral"

Dans le contexte de la philosophie anglo-américaine où elle a émergé, l’éthique environnementale aurait très bien pu pu se contenter de n’être qu’une éthique appliquée au domaine particulier de l’environnement – une éthique appliquée parmi d’autres, prenant place aux côtés de la bioéthique et autres éthiques d’accompagnement du développement industriel, toutes entières absorbées par leur tâche de penser les conditions de mise en application de telle ou telle théorie normative à tel ou tel champ des affaires humaines.

Mais l’éthique environnementale a en fait rapidement été contrainte à faire montre de plus de radicalité, et à s’interroger sur les conditions d’élaboration d’une morale comme telle, sur le type d’obligation qu’une morale est censée prescrire, sur le genre de preuve qu’on est en droit d’attendre de sa part, de l’aide qu’elle est capable d’apporter dans le processus de décision, des critères que doit satisfaire un être ou une entité pour faire l’objet d’une considération morale, etc. Tous ces problèmes sont des problèmes de fondement qui relèvent de ce que les Anglo-Saxons appellent la « méta-éthique », où tous les présupposés, tous les énoncés, toutes les hypothèses constitutives de la philosophie morale sont mis à plat et examinés.

 

L'éthique environnementale fait-elle partie du même mouvement que l'éthique animale ? 
 
Les deux courants philosophiques sont strictement contemporains. Il serait tout à fait possible de montrer que les questions morales posées par le traitement des animaux ne constituaient pas, initialement, un domaine propre étranger à celui de l’éthique environnementale. J’ai commencé à mener cette enquête en publiant récemment une traduction de l’article célèbre de Joel Feinberg portant sur « Le droit des animaux et des générations à venir » (1974).

L’intérêt de l’article fondateur de Feinberg est qu’il donne à voir comment ont pu se croiser l’éthique environnementale et l’éthique animale à une époque où ni l’une ni l’autre n’avaient d’existence académique et institutionnelle. Il faudrait à présent poursuivre ce travail au-delà du texte de Feinberg en montrant comment les deux courants se sont petit à petit individualisés, et comment, au début des années 1980, certains éthiciens de l’environnement en sont venus à ne plus vouloir être associés aux théoriciens de la cause animale. Les relations entre l’éthique environnementale et l’éthique animale ont donné lieu à un vaste débat intra-disciplinaire, dont le dossier est encore assez peu connu en France.

"Les relations entre
l’éthique environnementale
et l’éthique animale ont donné lieu
à un vaste débat intra-disciplinaire,
dont le dossier est encore
assez peu connu en France."

Holmes Rolston III, interrogé par Thierry Hoquet et moi-même sur ce point précis, nous répondait tout récemment que l’éthique animale, dans la mesure où elle prend à cœur le bien-être des animaux sensibles, et traite essentiellement des souffrances et des plaisirs auxquels sont sujets les animaux, est à ses yeux nettement moins inclusive que l’éthique environnementale qui est, elle, une éthique du respect de la vie telle qu’elle se déploie à des multiples niveaux : des animaux aux plantes, en passant par les insectes, les espèces, les écosystèmes et l’ensemble du biosystème terrestre. Cette position, qui conclut à la séparation des problématiques, me semble être assez largement partagée par les différents acteurs des deux courants.  

 

Comment se situe l'éthique environnementale par rapport à ce que nous appelons en général l'écologie (dans sa dimension scientifique ou militante), et par rapport aux travaux philosophiques qui, en France et plus largement en Europe, s’efforcent d’élaborer un discours sur la crise de l’environnement ?

L’agencement des problématiques n’est pas le même. Il me semble qu’il est surtout question, de ce côté-ci de l’océan Atlantique, de responsabilité (morale et politique) et des conditions d’usage rationnel des techniques. Il serait assez intéressant, de ce point de vue, de montrer que la réflexion écologique continentale a pris le relais, dans une large mesure, de la réflexion angoissée qu’a pu susciter, dans l’entre-deux guerres et jusqu’au début des années 70, l’utilisation et la création de certaines techniques (c’est l’idée, par exemple, que le nucléaire comporte d’énormes risques, que la bombe atomique esquisse un horizon d’apocalypse). C’est dans la perspective de cette filiation que je serai enclin personnellement à inscrire le Principe-responsabilité de Hans Jonas, dont l’ancêtre pourrait être cherché du côté d’auteurs comme Karl Jaspers, Gunther Anders, qui sont les premiers à avoir mis la bombe atomique au centre de leur réflexion.

"L’éthique environnementale
est l’héritière de toute une tradition écologique
qui est beaucoup plus dense et plus riche
aux Etats-Unis qu'en Europe."

Aux Etats-Unis, il est moins question de « responsabilité » et d’« usage des techniques », que de « valeurs environnementales » et de « respect » des entités du monde naturel. La filiation est du coup très différente. L’arbre généalogique de l’éthique environnementale plonge ses racines dans la culture nord-américaine de la seconde moitié du XIXe siècle, et se nourrit d’œuvres comme celles du géographe G. Marsh, du philosophe et homme de lettres H. D. Thoreau, des premières figures marquantes de l’écologie comme L. H. Bailey – sous la plume duquel apparaît l’idée, promise à un bel avenir, que la nature est douée d’une valeur intrinsèque –, de W. T. Hornaday, d’A. Leopold bien sûr dans la première moitié du XXe siècle, mais aussi des premiers « tireurs d’alarme » comme R. Carson, etc. L’éthique environnementale est l’héritière de toute une tradition écologique qui est beaucoup plus dense et plus riche qu’en Europe, qui la place au croisement de nombreux courants (de l’écologie scientifique au militantisme de John Muir).

 

Pourriez-vous expliquer le sens du concept emblématique de « valeur intrinsèque », auquel vous venez de faire allusion, qui semble avoir exercé une influence polarisante sur une grande portion de l’éthique environnementale ?     

L’élaboration du concept de « valeur intrinsèque » des entités du monde naturel, exigeant comme telles d’être respectées, est indissociable de la critique de fond de la tradition morale, philosophique, religieuse, scientifique occidentale. Qu’est-ce qui fait problème, au juste, avec cette tradition ? En un mot : son anthropocentrisme.

Le premier a avoir dénoncé le caractère anthropocentrique de la culture occidentale en liant cet anthropocentrisme à la crise écologique, est un historien américain du nom de Lynn White jr., dans un article remarquable publié en 1967, sous le titre de "Les racines historiques de notre crise écologique". L’article a suscité une avalanche de réponses, et est encore très discuté jusqu’aujourd’hui.

L’idée de Lynn White jr. est la suivante : le point de départ de notre crise écologique doit être cherché, ni plus ni moins, dans la victoire que le christianisme a remporté sur le paganisme, en laquelle Lynn White voit « la plus grande révolution psychique de notre histoire culturelle ». Dans l’antiquité, chaque arbre, chaque source, chaque fleuve, chaque colline, possédait son propre genius loci, son esprit tutélaire. Avant de couper un arbre, de creuser une montagne ou de construire un barrage sur une rivière, il importait de se concilier l’esprit des lieux. En détruisant l’animisme païen, le christianisme a rendu possible l’exploitation de la nature dans un climat d’indifférence à l’endroit d’un environnement que les esprits et les divinités ont fui. Par ailleurs, le concept de temps linéaire (dont Marc Bloch disait aussi que c’était là une invention typique du christianisme) – et non plus le temps répétitif ou cyclique – l’idée même de Création et d’un aménagement par étapes progressives, sont à la racine de notre foi dans un progrès qui passerait par un aménagement de notre lieu de séjour, par une mainmise sur l’environnement. On trouve même dans a Bible l’idée que Dieu a créé le monde explicitement pour le profit et la domination de l’homme (c’est le célèbre passage de la Genèse qui commande à l’homme de « dominer sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, et toutes les bestioles qui rampent sur la terre »). Au total, le christianisme est accusé d’avoir laissé derrière lui un monde désenchanté, un monde à former, à façonner, à dominer, un monde réduit à l’état de matière inerte, offert aux manipulations des technosciences. 

"On peut légitimement parler
d’une tradition anthropocentriste
de la philosophie occidentale."

Beaucoup de choses pourraient être rétorquées à la thèse de Lynn White jr., et beaucoup de choses lui ont de fait été rétorquées, mais quoi qu’il en soit, le grand mérite de cet article est qu’il a mis le feu aux poudres : tout d’un coup, on en venu à interroger la tradition philosophique, religieuse, scientifique, sous l’angle de son supposé anthropocentrisme, en ouvrant par là même de nombreux chantiers. Par exemple, il n’est pas absurde de parler d’une tradition anthropocentriste en philosophie. Chez Aristote, l’homme est clairement présenté comme la fin dernière de la nature, ce qui signifie qu’il n’est pas une forme de vie parmi les autres, il est cette forme de vie vers laquelle tendent tous les efforts de la nature, comme une sorte de chez d’œuvre de la création, et cette hiérarchie naturelle fonde en droit un empire de l’homme sur l’ensemble des êtres naturels. L’homme est donné comme étant l’unique bénéficiaire de la création, celui qui, en tant que tel, a le droit de soumettre la nature et de l’exploiter, toute chose n’ayant par rapport à lui qu’une valeur instrumentale. 

Dire d’une chose qu’elle a une valeur instrumentale, cela veut donc dire qu’elle n’a aucune valeur intrinsèque, aucune valeur en soi, par elle-même, mais qu’elle n’a que la valeur que lui confère l’usage que les hommes peuvent en avoir.

 

Comment expliquez-vous qu'un courant de pensée aussi développé, qui a déjà plusieurs décennies d’existence et qui constitue une composante à part entière de la vie culturelle et académique aux Etats-Unis, soit encore si méconnu en France en 2008 ? 
 
Pour autant que je sache, elle a reçu également dans les autres pays européens un accueil assez réservé. La France ne fait malheureusement pas exception, mais je ne peux avancer de réponse que pour ce dernier pays.

Dans l’ensemble, le climat intellectuel français au début des années 80 me semble avoir été assez largement défavorable à l’introduction de l’éthique environnementale. La position qui prévalait alors, et qui a prévalu jusqu’au début des années 1990, était une position de type technocratique. Les problèmes de l’environnement – disait-on – ne relèvent pas, à proprement parler, d’une éthique environnementale, mais demandent à être réglés exclusivement par les voies juridique et politique, avec le secours de l’expertise scientifique.

Par conséquent, si l’état de délabrement de la planète justifie pleinement la mise en place d’une régulation juridique, il n’y a cependant aucun sens à promouvoir la nature au rang de sujet de considération morale : le champ de la moralité et celui de l’humanité étant essentiellement coextensifs, il est tout bonnement absurde de parler d’une éthique de l’environnement, de devoirs à l’endroit de la nature, du respect qui lui est dû, etc., sauf à susciter des sujets rivaux de l’être humain, et à réactiver par là même les fantasmes nazis et staliniens des heures les plus sombres de l’histoire européenne. C’est en gros la position défendue par L. Ferry dans Le nouvel ordre écologique publié en 1992, qui a certainement joué un rôle désastreux dans l’histoire de la réception de l’éthique environnementale en France, en ce sens où, comme le dit Catherine Larrère, il a exercé un "effet de censure", et a gelé toutes les tentatives de prise en charge philosophique des problèmes environnementaux.

"Depuis en gros 1995,
c’est-à-dire depuis la loi Barnier,
il est manifeste que la façon
dont les problèmes environnementaux
sont compris en France
a bien changé."

Depuis en gros 1995, c’est-à-dire depuis la loi Barnier, il est manifeste que la façon dont les problèmes environnementaux sont compris en France a bien changé, puisqu’on en venu à considérer que l’évaluation de l’acceptabilité sociale des risques, l’élaboration des règles du développement durable, le respect du principe de précaution, etc., peuvent permettre – en rompant avec les formes de délégation permanente d’expertise – de fonder une pratique écologiquement et socialement responsable de la vie économique, en insérant une certaine « dose » d'éthique et de politique dans les questions environnementales. Incontestablement, c’est un progrès. On voit bien que cette seconde position est nettement moins hostile, par principe, au projet même d’une éthique environnementale. Mais en fait, comme je le disais précédemment, l’espace de réflexion qui a été ainsi libéré n’est pas homologue à celui de l’éthique environnementale, les deux ne sont pas structurés de la même manière, l’agencement n’est pas le même.

L’écart se réduit depuis quelques années, notamment grâce aux travaux de Catherine et de Raphaël Larrère. J’ai le sentiment, et je ne suis pas le seul, que le vent est en train de tourner, et qu’un intérêt grandissant entoure l’éthique environnementale en France, comme en témoignent la tenue de séminaires et de colloques, l’apparition de plusieurs projets éditoriaux et la demande d’information insistante.


Entretien réalisé par Wildproject, 2008 

  

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